| |

Les
poissons des récifs coralliens
Extrait
des "Lettres récifales" nr 6 - juillet 1997
 |
Les récifs coralliens
abritent une faune foisonnate et variée. Les poissons,
particulièrement nombreux et colorés, représentent
un enjeu économique important pour les pays tropicaux.
Photo
: Marcel Staebler |
Saviez-vous
que quelques kilomètres de récifs coralliens abritent
plus d'espèces de poissons que toute la Méditerranée
? L'économie côtière des pays tropicaux est
en grande partie fondée sur cette richesse. Faire fructifier
un tel trésor exige de comprendre ce qui conditionne l'abondance
des poissons.
Aussi les écologues s'efforcent-ils de décrypter les
étapes du cycle de vie des poissons coralliens qui les mènent
d'un voyage erratique dans l'océan à la reproduction
dans les récifs.
|
LES
CORAUX DES RÉCIFS
Ce
sont des animaux relativement primitifs appartenant au groupe
des madréporaires. Ils vivent en solitaires ou en colonies.
Chaque individu, le polype, comprend une cavité gastrique
qui se prolonge par un pharynx et une bouche entourée de tentacules.
Ceux-ci servent à capturer les proies et les débris organiques
dont les coraux se nourrissent. La symbiose avec des algues
photosynthétiques assure un complément nutritif. Dans une
colonie, chaque polype est en relation avec ses voisins par
un tissu mou, le ccenosarque. Les polypes sécrètent autour
d'eux un squelette calcaire qui finit par constituer le récif
au fur et à mesure de la croissance et de la mort des coraux.
|
Les
récifs coralliens sont les plus grandes constructions jamais élaborées
par des êtres vivants : les coraux madréporaires (voir l'encadré
« Les coraux des récifs »). Ces animaux marins hébergent dans leurs
tissus des algues unicellulaires, les zooxanthelles, qui vivent
en symbiose avec eux. Les avantages sont mutuels . le corail constitue
un abri pour l'algue, tandis que celle-ci fournit de la matière
organique qui contribue à l'alimentation de l'hôte. Cette
association présente un inconvénient. Pour effectuer la photosynthèse,
les zooxanthelles ont besoin d'énergie lumineuse. Aussi les coraux
ne peuvent-ils vivre que dans les eaux superficielles de l'océan
où la lumière pénètre. Ils exigent une température minimale de l'eau
de 20 °C, leur croissance étant optimale entre 23 et 27 °C.
Les écosystèmes que forment les récifs coralliens, véritables «
oasis d'abondance dans un désert d'océans », sont beaucoup plus
productifs que l'océan environnant. Mesuré en taux de carbone fixé
par photosynthèse, leur rendement est d'environ dix grammes par
mètre carré et par jour, soit l'équivalent de la productivité moyenne
d'un champ cultivé. Comme les forêts tropicales auxquelles ils sont
souvent comparés les récifs coralliens constituent une source de
nourriture et un abri pour un nombre considérable d'espèces animales:
un récif de quelques kilomètres peut renfermer quatre cents espèces
de poissons, soit autant que toute la Méditerranée et compte de
surcroît des dizaines d'espèces de coraux, de mollusques (porcelaines,
cônes, térèbres, etc.), d'échinodermes (oursins, synaptes, étoiles
de mer) ou de crustacés (crabes et crevettes).
L'enjeu économique et social des récifs coralliens est d'ailleurs
directement lié à la richesse de leur faune. La pêche, souvent artisanale,
reste l'activité essentielle de nombreuses régions côtières à récifs
coralliens - soit 15 % des systèmes marins côtiers, ou 617 000 km2
, en particulier dans le Pacifique (Polynésie) et en Asie du Sud-Est
(Philippines, Indonésie)
Poissons, crustacés, mollusques, etc., sont destinés à l'alimentation,
à l'artisanat et à l'aquariophilie. Une exploitation humaine grandissante
des récifs, ajoutée aux causes naturelles de destruction (cyclones,
maladies telle que la « mort blanche » des coraux, prédation des
coraux par l'étoile de mer Acanthaster plancii fait que de
plus en plus de récifs coralliens connaissent des dégradations irréversibles.
Les récifs coralliens se caractérisent surtout par une faune de
poissons d'une très grande diversité. Environ quatre mille espèces
y ont été recensées, soit 30 % des poissons marins et de nouvelles
espèces sont encore décrites régulièrement. Ces poissons, dont la
beauté, la richesse des couleurs, l'extravagance des formes et la
diversité des comportements sont incomparables, vivent près du substrat
récifal. La transparence de l'eau et la proximité du fond, souvent
couvert d'invertébrés colorés, expliquent peut-être ces couleurs
vives : elles les camouflent par mimétisme, ou facilitent la reconnaissance
ou l'attraction des congénères.
Le trait probablement le plus méconnu des poissons coralliens, et
pourtant le plus déterminant pour la biodiversité des récifs, concerne
le début de leur vie. Plus de 99 % des espèces - comme beaucoup
d'autres poissons marins, sauf les requins et les raies - passent
par deux phases fondamentalement différentes : tout d'abord, les
larves voire les oeufs tout juste fécondés, ont une vie océanique
et planctonique (ils sont dispersés par les courants marins) ; puis
les juvéniles et les adultes nagent près du récif. La première période
influence aussi bien la répartition des espèces à l'échelle mondiale
que leur devenir dans les récifs. De même, le changement radical
de mode de vie entre la phase larvaire et la phase adulte est une
étape décisive pour le peuplement des récifs : le « recrutement
».
L'un des facteurs qui a contribué à la répartition géographique
actuelle des poissons coralliens est leur possibilité de dispersion
lors de la phase larvaire océanique. Il existe pour les récifs deux
grandes provinces biogéographiques, la province atlantique, avec
notamment les Caraïbes, et la province indo-pacifique, vingt fois
plus étendue, du golfe de Suez jusqu'au Pacifique Est. Leur origine
tient à la séparation des deux bassins océaniques du Pacifique et
de l'Atlantique voilà deux à cinq millions d'années. Dans l'Indo-Pacifique,
la plus riche en espèces, le nombre maximal de poissons se situe
dans l'archipel des Philippines (deux mille espèces recensées).
Ce nombre décroit ensuite selon la longitude et la latitude. Mais
il reste cependant plus grand le long des continents (Australasie
et Afrique) qu'au niveau des îles, car les grands espaces océaniques
représentent une certaine barrière à la dispersion des espèces qui,
comme les poissons des récifs, vivent près du fond. Seulement huit
cents espèces de poissons existent en Polynésie française alors
que Madagascar, par exemple, en compte mille deux cents. Inversement,
l'isolement géographique favorisant la naissance de nouvelles espèces,
l'endémisme (la quantité d'espèces restreintes à une région) est
plus important dans les îles éloignées des continents.
Comment se déroule la reproduction sexuée d'où proviennent les larves
?
Des familles distinctes de poissons ont un comportement reproducteur
similaire(3). Certaines d'entre elles, comme les poissons-chirurgiens
ou les muges, se reproduisent en formant des bancs importants dans
les passes et les façades océaniques des récifs, endroits les plus
exposés à l'influence océanique. Les cellules sexuelles mâles et
femelles (gamètes) sont émises dans l'eau, où s'effectue ensuite
la fécondation.
Chez d'autres espèces, tels les poissons demoiselles et les poissons-papillons,
des couples font de brèves ascensions vers la surface et y libèrent
leurs gamètes. Chez un tiers des espèces, les femelles pondent leurs
oeufs non fécondés sur un substrat dur, comme certains poissons
demoiselles, ou dans un nid grossier creusé dans le sédiment et
quelles protègent vigoureusement, tels les poissons balistes. Néanmoins,
quel que soit le lieu de fécondation, benthique ou pélagique, les
larves sont pélagiques et ne retournent dans le récif, pour le recrutement
qu'à l'issue d'un séjour de deux semaines à plus de trois mois en
plein océan.
Des milliers, voire des millions d'oeufs de moins d'un millimètre
de diamètre produits par la fécondation, naissent des larves minuscules
qui sont emportées dans l'océan par les courants. Elles se nourrissent
d'abord grâce à leur sac vitellin, riche en réserves nutritives,
puis capturent de petites proies planctoniques.
A ce stade, les larves sont transparentes et se déplacent par saccades
en battant rapidement de leur queue fine comme un flagelle (à leur
échelle l'eau est relativement visqueuse). Les jeunes larves ne
peuvent donc résister aux mouvements océaniques ef font partie du
plancton océanique. Certaines larves s'adaptent à la vie planctonique
en développant une morphologie, une physiologie ou des comportements
appropriés (fig. 1). A la fin de leur séjour dans apparaissent sur
le corps à des endroits propres à chaque espèce, ce qui permet son
identification.
|

|
|
Fig. 1: Lors de la reproduction,
les femelles des poissons coralliens pondent des oeufs qui
donnent naissance à de minuscules larves. Les poissons coralliens
débutent dans la vie par une phase larvaire planctonique de
quelques semaines de qui se déroule en plein océan. Au terme
e cette phase, les individus d'une même espèce peuvent se
retrouver disperser en différentes zones de l'océan. On voit
ci-dessus quelques exemples de larves. Des modif ications
telles que les épidenticulées des nageoires dorsales et pelviennes
de certaines larves facilitent le transport par les courants
et constituent vraisemblablement une adaptation à la vie planctonique.
Cliché
des auteurs
|
Les
larves sont alors prêtes pour le grand bouleversement de leur cycle
de vie : leur recrutement parmi les poissons du récif et leur métamorphose
en adultes. Mais toutes n'arrivent pas à destination : prédation,
le manque de nourriture, l'entraînement par certains courants dans
des zones océaniques défavorables provoquent une hécatombe. Sur
les dizaines de milliers d'oeufs que pond chaque femelle, il ne
subsiste que quelques centaines de larves âgées phénomène d'ailleurs
quasi général chez les poissons et beaucoup d'invertébrés marins.
Pour celles qui restent, la transition entre la vie dans l'océan
et la vie sur le récif se déroule par le biais d'une métamorphose.
Les larves de poissons récifaux acquièrent progressivement toutes
les aptitudes physiologiques pour se transformer en juvéniles colorés.
La métamorphose s'opère généralement au contact des récifs, peut-être
sous l'effet de stimuli sensoriels particuliers. Mais elle peut
également se produire au large. Il est donc essentiel que les larves
soient suffisamment proches d'un récif pour, venir le coloniser
et y poursuivre leur cycle de vie. Celles qui en restent éloignées
risquent de se métamorphoser en plein océan. Leur nouvelle coloration
les rend alors extrêmement vulnérables vis-à-vis des nombreux prédateurs
pélagiques.
Néanmoins, il semble que les larves parviennent à échapper à une
mort prématurée en retardant leur métamorphose. Des travaux réalisés
en 1992 par Benjamin Victor aux Caraïbes ont montré, chez une espèce
de girelle du genre Thalassoma, que la durée de vie larvaire
peut varier selon les individus. Certains chercheurs, comme Jeff
Leis, de l'Australian Museum, pensent que les larves pourraient
ralentir leur développement quand elles se trouvent au large et
augmenter ainsi leurs chances de rencontrer un récif. Compte tenu
de la forte mortalité larvaire provoquée par la vie au large et
le retour au récif, on peut se demander quel est, pour les espèces
de poissons, l'intérêt de la phase pélagique ? Pourquoi l'évolution
n'a-t-elle pas plutôt sélectionné un cycle de vie entièrement récifal
? Un premier courant d'idées invoque les avantages adaptatifs de
la dispersion des oeufs et des larves, une diaspora océanique qui
permet de diminuer les risques de mortalité associés à des perturbations
locales subies par un récif(4). Ce mécanisme augmente également
l'aire de répartition géographique de l'espèce(s). Une thèse voisine
proposée en 1981 par Georges Barlow, de l'université de Californie,
suggère que la naissance et la disparition de chaque récif corallien
ont favorisé la sélection d'une phase de dispersion larvaire, car
les espèces auraient pu, par ce biais, éviter les risques d'extinction(6).
La dispersion des larves rendrait donc les espèces de poissons coralliens
moins sensibles à la disparition des récifs. Pour les spécialistes
de l'évolution, cette hypothèse peut être associée au modèle de
métapopulation utilisé en écologie : une métapopulation est soit
une population fragmentée, soit un ensemble de populations qui évoluent
conjointement du fait d'échanges génétiques et de migrations. Une
dispersion importante permet de contrebalancer des extinctions localisées.
Un second courant d'idées explique la dispersion des larves de poissons
en milieu pélagique en considérant le milieu récifal comme un environnement
défavorable à leur survie. Cet argument a été exposé en 1978 par
Bob Johannes(7), du CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial
Research Organization, l'équivalent du CNRS en Australie). Selon
ce biologiste, les poissons prédateurs, qui représentent 65 % à
70 % des espèces, exercent une forte pression sélective dans le
récif : les espèces menacées doivent s'adapter ou disparaître. La
phase larvaire océanique serait alors une réponse à la pression
de la prédation. De plus, certaines hypothèses suggèrent que l'océan
procure des conditions relativement favorables au développement
des larves: la nourriture planctonique y est suffisante, la compétition
réduite du fait de l'espace et les prédateurs moins nombreux. Témoins
du caractère adaptatif de cette échappée vers l'océan, certains
sites de ponte correspondent aux emplacements où les oeufs et les
larves ont le plus de chances d'être entraînés vers le large par
des courants sortant du récit Johannes suggère en outre que ces
courants sont souvent associés à des tourbillons océaniques. Ceux-ci
agiraient comme des attracteurs maintenant les larves à proximité
du récif jusqu'au moment où, ayant atteint une taille et des capacités
natatoires suffisantes, elles pourraient nager vers le récif pour
le coloniser (voir l'encadré)
|
Le
voyage des larves : Partir pour mieux revenir
Dans
certaines situations, les larves de poissons peuvent demeurer
à proximité du récif où elles sont nées. Cela rejoint l'hypothèse
de Bob Johannes suggérant l'existence de tourbillons océaniques
jouant le rôle d'« attracteurs » des larves les maintenant
à proximité du récif. Ainsi, dans le cas des îles récifales,
des chercheurs d'Hawaï comme George Boelhert, de la National
Marine Fisheries Service (NOAA), ont analysé la distribution
des larves en relation avec la circulation des masses d'eau
autour des îles(14). Ils ont généralement montré qu'un courant
régulier arrivant du large sur une île engendre des tourbillons
en aval de celle-ci et que les larves de poissons ont tendance
à y être concentrées. Néanmoins, de tels tourbillons peuvent
devenir instables et se détacher de l'île si le courant augmente
(voir le schéma ci-dessous).

L'Hydrodynamisme près
des récifs
A. Courant faible : l'eau passe de part et d'autre de
l'Île.
B. Courant moyen : deux zones ou l'eau est stationnaire
sont créées.
C. Courant assez fort : apparaissent en plus deux tourbillons
en aval.
D. Courant fort : reste une petite zone d'eau stationnaire
en amont. En aval, de puissants tourbillons instables
s'éloignent progressivement de l'Île. |
D'autres
études réalisées par l'un d'entre nous (P. Doherty) avec des
pièges lumineux permettant de capturer les larves ont indiqué
également que celles-ci se regroupent plutôt en aval de l'île
par rapport au courant. Le même processus de rétention des
larves près des récifs peut être observé pour ceux qui sont
situés le long des continents, comme la Grande Barrière.
La
distribution des larves serait entretenue cette fois par les
courants engendrés par la rotation terrestre (courants géostrophiques)
ou, à plus petite échelle, par les courants de marée et les
courants dus au vent. Les travaux de Ken Black et Peter Moran,
de l'Australien Institute of Marine Sciences, sur la Grande
Barrière d'Australie ont ainsi récemment montré que le va-et-vient
incessant des courants maintient les larves planctoniques
des poissons coralliens à deux ou trois kilomètres des sites
récifaux où elles sont nées(15).
Pour préciser ces premiers résultats, des modèles de dispersion
des larves près des récifs devraient pouvoir être établis
en tenant compte de nouvelles en aval données physiques fournies
par les campagnes oceanographiques ou par les satellites de
télédétection récents, tels que ERS1 ou Topex-Poséidon.
|
Les
pérégrinations des larves au gré des courants sont à l'origine d'échanges
génétiques entre des populations parfois éloignées.
Les larves s'adaptent-elles donc à la prédation et aux risques du
milieu récifal ? Ou s'agit-il d'une adaptation nécessaire à la dispersion
et la survie de l'espèce ? Ces deux hypothèses ne sont pas contradictoires
: en supposant que les contraintes de la vie dans les récifs aient
favorisé la phase océanique, les avantages de la dispersion seraient
acquis par la même occasion. Les rôles de la dispersion des larves
étant mieux cernés, il reste à comprendre comment elle modifie,
pour chaque espèce, la composition des populations liées aux différents
récifs d'une région. Autrement dit, quels sont les échanges de gènes
dus à la reproduction sexuée entre ces populations ? Cet aspect
est déterminant pour connaître la façon dont ces populations évoluent
et pour améliorer la gestion des pêches. Malheureusement, peu d'études
ont été réalisées dans ce domaine. Nous avons effectué l'une d'entre
elles en 1992 sur un poisson-chirtirgien (Acanthurus triostegus)
et un poisson-demoiselle (Dascyllus aruanus). Le cadre en
était la Polynésie française, composée de cent dix-huit îles dont
la plupart sont entourées de récifs coralliens.
 |
| Fig. 2:
Les périgrinations des larves au gré des courants marins modifient,
pour chaque espèce, la composition des populations vivant dans
les différents récifs. Sur la Grande Barrière de corail d'Australie,
les déplacements et les brassages de gènes (liés à la reproduction
sexuée) entre populations sont d'autant plus intenses que la
durée de vie larvaire est longue. En effet, comme l'indique
ce graphique, ce temps de maturation est corrélé à une diminution
des différences génétiques entre les populations du Nord et
du Sud de la Grande Barrière (séparées par environ 1000 kilomètres).
La durée de vie larvaire peut être connue en analysant les stries
d'accroissement journalier déposées sur des pièces calcifiées
de l'oreille interne, les otolithes. La différenciation génétique
est établie en analysant certaines enzymes de chaque individu
d'une population (plus de 400 individus). A chaque individu
est assignée une sorte de fiche génétique permettant des comparaisons
entre populations. |
Pour
la première espèce, les résultats indiquent que les flux géniques
entre les récifs insulaires sont très réduits (moins de 1 % de la
population) bien que la durée de la phase larvaire océanique soit
relativement longue (soixante jours) : les populations sont donc
génétiquement assez différentes. En revanche, chez le poisson-demoiselle,
dont la phase océanique ne dure que vingt-cinq jours, les populations
sont génétiquement uniformes. Ce résultat suppose d'importants brassages
présents ou passés, liés à des successions d'extinction et de colonisation
massive qui ont homogénéisé les caractères génétiques sur l'ensemble
des populations de la Polynésie. Les flux géniques s'effectueraient
probablement au gré des fluctuations des courants océaniques circulant
entre les îles(8-9). Il s'avère que, dans un système constitué de
récifs épars, l'élément primordial qui déterminé les échanges de
gènes entre les populations de poissons n'est pas la durée de la
phase larvaire mais les variations des courants reliant les récifs.
A l'opposé, dans un système semi-continu comme la Grande Barrière
d'Australie, où les récifs se sont alignés sur deux mille kilomètres
le long du plateau continental, avec des passages plus ou moins
larges entre eux, les échanges de gènes entre populations pourraient
dépendre de la durée de la phase larvaire océanique. C'est ce que
suggère une étude similaire à la précédente, que nous avons réalisée
sur sept espèces de poissons de la Grande Barrière : l'augmentation
de la durée de vie des larves est corrélée à une diminution des
différences génétiques des populations de poissons; cette durée
favoriserait donc les capacités migratrices des larves entre les
différents récifs (10) (fig. 2).
Toutefois, les flux géniques restent limités et ne permettent pas
de créer une population unique à l'échelle de la Grande Barrière.
La question des échanges géniques entre populations est plus cruciale
qu'il n'y paraît. La pêche et la dégradation des milieux côtiers
entraînent non seulement une diminution des stocks de poissons,
mais parfois aussi une réduction de l'aire de répartition naturelle
des espèces (même si la pêche reste essentiellement artisanale dans
ces zones). Aussi la connaissance de la phase larvaire océanique
apparaît - elle maintenant indispensable pour une gestion rationnelle
des ressources, notamment en milieu corallien. En voici deux exemples.
Faut-il gérer les poissons coralliens en protégeant chaque
récif, ou se limiter à quelques sites servant de réserve ?
Nous avons vu qu'en Polynésie française les populations de certaines
espèces sont relativement isolées les unes des autres. Les quelques
migrations sporadiques sont importantes pour la survie de l'espèce,
mais elles ne constituent pas un apport démographique important.
Pour ces espèces, le stock de chaque île se renouvelle essentiellement
à partir de son propre peuplement. Dans un tel cas d'autorecrutement,
ces espèces devraient donc être gérées à l'échelle de chaque île
afin de permettre le maintien d'un stock de géniteurs. A l'opposé,
quand le système est dominé par de nombreux échanges entre les récifs,
comme dans le cas de la Grande Barrière d'Australie, il est possible
de ne protéger qu'un nombre restreint de récifs, mais dans leur
totalité. Des stocks importants de géniteurs pourraient s'y constituer,
dont les oeufs puis les larves se disperseraient vers les autres
récifs. Cette question rejoint le problème de la structure spatiale
des réserves naturelles: faut-il faire une grande réserve ou plusieurs
petites ? Pour les poissons des récifs, il n'y a probablement pas
de réponse unique etil convient de résoudre ce problème en tenant
compte des caractéristiques propres à chaque milieu. Venons en maintenant
au recrutement, deuxième phase déterminante de la vie des poissons
coralliens. Comment les larves retrouvent-elles les récifs ? Existe-t-il
un phénomène de « homing » vers les récifs comme pour les saumons
remontant les rivières ? Ont-elles une capacité de repérage du champ
magnétique, comme certains migrateurs pélagiques (thons, espadons)
? Le retour au récif est-il une adaptation globale de chaque population
à son environnement hydrodynamique, comme le suggère la théorie
de Michael Sinclair, de l'université de l'État de Washington(11)?
Nul ne le sait pour l'instant car la méthodologie des études est
extrêmement complexe, compte tenu de la multiplicité des paramètres
naturels mis en jeu. Par exemple, il n'est pas encore possible de
suivre les larves de façon continue depuis l'océan jusqu'aux récifs.
Nos recherches ont malgré tout permis de comprendre comment certaines
espèces colonisent la zone de contact entre l'océan et le récif,
là où déferlent les vagues. En fixant des filets dans cette zone
très agitée, nous avons montré que les larves prêtes à se métamorphoser
pénètrent dans le récif la nuit(12). Ce phénomène prend parfois
des allures spectaculaires - un nombre considérable de larves franchissent
soudain cette crête et il devient possible de les observer sous
l'eau avec un masque et une torche, lorsque l'océan est calme. L'
horaire est précis ; les premières larves arrivent dix minutes après
le coucher du soleil, avant que les poissons diurnes du récif aient
cessé leur activité. La surface de l'eau crépite alors des multiples
attaques des prédateurs sur les jeunes recrues. Ensuite, lorsque
la nuit est tombée et que les poissons diurnes ont stoppé toute
activité, la colonisation continue avec moins de risques. Tant qu'il
n'y a pas de lune, elle est intensive; dès que la lune se lève,
elle diminue fortement. La colonisation du récif par les larves
de poissons est donc régulée par la lumière ambiante. Dans la j
ournée ou lors de la pleine lune, elle est quasi inexistante; s'il
fait noir sur le récif, les larves y arrivent en grand nombre. Comme
dans le cas des tourbillons situés en aval des récifs, ce mécanisme
va également dans le sens de la théorie de Johannes : la colonisation
du récif a lieu lorsque les risques de prédation diminuent. Enfin,
nous avons constaté que la métamorphose se produit souvent dès que
les poissons sont au contact du récif. Cela confirme que des stimuli
provenant de l'environnement du récif sont impliqués dans la métamorphose
des larves. Des modèles mathématiques fondés sur le recrutement
et sur les principaux caractères biologiques des espèces (courbe
de croissance, courbe de survie, etc.) permettent depuis quelques
années de prédire l'évolution des stocks de poissons et de mieux
organiser l'effort de pêche. Malgré tout, un certain nombre de pêcheries
se sont effondrées ces dernières années. Il existe bien entendu
de multiples facteurs, techniques, économiques et sociaux pour expliquer
ces désastres, souvent liés à la surexploitation d'un grand nombre
de stocks de poissons; mais l'effondrement de certains stocks a
en fait aussi été observé alors que l'effort de pêche n'avait pas
été intensif. Les événements qui influencent la survie des poissons
durant la phase larvaire lors du recrutement (prédation, nourriture,
conditions climatiques) apparaissent maintenant comme l'explicatif
ultime de ces oscillations irrégulières. Jusque dans les années
1975, les populations des poissons coralliens était considérées
comme un modèle de stabilité du fait des conditions constantes supposées
du récif. Le recrutement ne semblait pas influencer l'abondance
des poissons. Des études plus précises sur ces peuplements ont alors
fait apparaître qu'il pouvait varier de façon importante et imprédictible.
L'hypothèse d'un équilibre écologique déterminé par les fluctuations
du recrutement a été énoncé en 1980 par Peter Sale, à l'Université
du New Hampshire. Le rôle dans cet équilibre des événements survenant
dans le récif (comme prédation exercée sur les juvéniles et les
adultes) par rapport à ceux ayant lieu dans l'océan (comme la mortalité
larvaire) restait néanmoins difficile à appréhender. En 1994, l'un
d'entre nous (Peter Doherty) et l'un de ses collègue Tony Fowler,
ont réalisé la première démonstration à grande échelle de l' influence
du recrutement sur l'abondance des populations de poissons dans
récifs (13). Ils ont étudié année après année le recrutement des
larves du poisson demoiselle Pomacentrus moluccensis, parallèlement
à l'abondance des adultes dans neuf récifs de la Grande Barrière
d'Australie. Ils ont déterminé la courbe démographique des populations
installées (en comptant les minuscules stries journalières d'accroissement
qui se dessinent sur des pièces calcifiées, les otolithes, situées
dans l'oreille interne des larves). Résultat : les fluctuations
du nombre de recrues dans l'espace et dans le temps influencent
durablement ces populations (via la pyramide des âges), et la mortalité
naturelle ne compense pas ces oscillations. L'abondance des poissons
dans un récif ne dépend donc pas seulement de la compétition entre
les adultes, mais également du taux de recrutement. Bien des aspects
biologiques et écologiques de la vie des poissons des récifs coralliens
dépendent à la fois des événements qui ont lieu durant la phase
larvaire et de leur passage à la vie dans les récifs, qui conditionne
la quantité et la diversité de poissons. L'exploitation raisonnée
des poissons coralliens à des fins alimentaires exige de contrôler
le taux de mortalité des larves au moment de leur métamorphose et
des premières heures de la vie dans le récif. En même temps, comme
la densité naturelle des poissons est souvent en deçà de la capacité
de charge du récif, il est envisageable d'augmenter artificiellement
le taux de recrutement dans des sites appropriés. L'étude de la
colonisation du récif par les larves a en effet montré qu'elles
sont plus nombreuses que les juvéniles installés quelques jours
plus tard. La mortalité des juvéniles semble extrêmement importante
immédiatement après la colonisation du récif et diminuerait ensuite
de façon exponentielle.
Les lagons pourraient servir à élaborer une aquaculture extensive
à partir des larves de poissons venant coloniser le récif.
|
POUR
EN SAVOIR PLUS
C.
Pétron et C. Gabrié, Récifs, le monde du corail, Denoêl, 1990.
Bagnis et al., Poissons de Polynésie, Les Editions du Pacifique,
1987.
P.F. Sale (ed.) The ecoloe offishes on coral reefs, Academic
Press, New York, 1991.
P.F Sale et ai., The fishes of coral reefs, Research & Exploration
10, 224,1994.
Z Zubinsky (ed), Coral Reefs Elsevier, Amsterdam, 1990.
|
Il
paraît donc possible de collecter les larves vivantes dès leur arrivée
sur le récif, de les laisser ensuite se développer dans des sites
particuliers sans prédateur, afin d'augmenter certains stocks dans
des structures isolées ou fermées, ou pour concentrer l'effort de
pêche dans des zones adaptées. Par ailleurs, les lagons des récifs
coralliens étant des milieux relativement clos, ceux-ci pourraient
servir à élaborer une aquaculture extensive à partir des larves
de poissons collectées lors de la colonisation. Et le public de
plus en plus nombreux sensible à la magnificence des lagons coralliens
trouverait là un centre d'intérêt non négligeable. L'étude des poissons
des récifs coralliens s'avère non seulement utile pour comprendre
des écosystèmes d'une incomparable richesse, mais aussi pour élucider
certaines lois régissant la vie des animaux marins. La diversité,
l'abondance et l'accessibilité des peuplements de poissons récifaux
en font d'excellents outils expérimentaux pour l'étude de l'écologie
et de la biologie marine, et des candidats de choix pour une meilleure
gestion et une exploitation plus rationnelle des ressources marines
vivantes.
Vincent
DUFOUR, Serge PLANES et Peter DOHERTY
RÉFÉRENCES
(1) P.F Sale (ed.) The ecology of fishes on coral reefs Academic
Press, New York, 1991.
(2) M.L. Harmelin-Vivien et F. Bourlière, Vertebrates in complex
tropical systems, Springer-Verlag Berlin, 1989.
(3) R.E. Tresher, Reproduction in reef fishes, T.F.H. Publications
Inc., Neptune City, New Jersey, 1984.
(4) P.J. Doherty et ai., Env. Biot. Fish, 12, 81, 1985.
(5) R.S. Schelterna, Nature, 217,1159, 1968.
(6) G.W. Barlow, Env. Biot. Fish, 6,65,1981.
(7) R.E. Johannes, Env. Biot. Fish, 3,741, 1978.
(8) S. Planes, Marine Ecology Progress Series, 98, 237, 1993.
(9) S. Planes et al., Marine Bioiogy, 117, 665, 1993.
(10) P.J. Doherty et ai., Ecoiogy, 1995, sous presse.
(11) M. Sinclair, Marine Populations, Washington Sea Grant, University
of Washington Press, 1988.
(12) V. Dufour et R. Galzin, Marine Ecology Progress Series, 102,
143, 1993.
(13) P.J. Doherty et T. Fowler, Science, 263, 935, 1994.
(14) G.W. Boelhert et ai., Deep-Sea Research,39, 439,1992.
(15) K. P. Black et aL, Marine Ecology Progress Series, 74,1991.
|
| | |
|
|
|
|
|
© RECIF FRANCE - Tous
droits réservés. Récif onLine V3.0
Association Française des Amateurs d'Aquariophilie Marine et Récifale.
Editeur
des Lettres
Récifales, seule publication bimestrielle
de langue française consacrée exclusivement à l'aquariophilie marine
et récifale.
Mentions légales
|