L'aquariophilie marine à la portée de tous






 

 


SYNTHÈSE D'UTILISATION DE SYSTEMES
DE FILTRATION DITS «NATURELS»

Extrait des "Lettres récifales" nr 9 - mai 1998

Avant de présenter des résultats sur l'utilisation d'une filtration naturelle à eau confinée, je voudrais tout d'abord expliquer l'historique et les principes de la méthode car l'on entend et l'on écrit tout et son contraire sur le sujet.

HISTORIQUE:

En 1950 a été publié le «Traité Complet de la Vie des Animaux en Aquarium» aux éditions Payot par Pierre Beck, professeur du lycée de Nice. Nombreux furent les pionniers de l'aquariophilie moderne à s'inspirer de ce livre pour réaliser des aquariums d'eau douce. Il n'y avait pas de commerce à cet époque et le matériel était inexistant sauf les pompes à air à vibreur et les diffuseurs en grés montés à l'extrémité de tubes en latex (les matières plastiques étaient encore inconnues). On faisait des aquariums «auto-équilibrés» par une végétation luxuriante plantée dans du sable de rivière (quartz) dont la couche profonde était enrichie par du terreau. Pas de filtre et pourtant une eau parfaitement limpide. En revanche, les organismes marins étaient impossibles à conserver en aquarium, c'est du moins ce que disait la rumeur publique de l'époque.

En 1955, alors qu'elles étaient séparées par des milliers de kilomètres, deux personnes qui ne se connaissaient pas découvraient simultanément (ou presque) et sans le savoir, les vertus de ce qu'on devait plus tard appeler la «méthode naturelle». Lee Chin Eng en Indonésie et Jean Jaubert à Oran avaient prouvé que la méthode naturelle de filtration préconisée en eau douce pouvait également s'appliquer à l'eau de mer. En fait les échecs d'aquariums marins n'avaient rien à voir avec les principes naturels qui, à l'époque, constituaient les bases de la seule méthode utilisable par les aquariophiles. Ils étaient dus au fait que les matériaux dont étaient faits les aquariums d'eau douce libéraient des substances toxiques lorsqu'ils étaient remplis d'eau de mer. En particulier les cornières en fer galvanisé (au zinc) et le mastic servant à fixer les vitres et contenant du minium (sel de plomb devenant toxique en présence de chlorure de sodium).

En 1957, à Saintes, Monsieur René Coutant (qui devait ensuite fonder les établissements Coutant à La Rochelle) venait d'inventer le premier procédé de fabrication d'un aquarium specialement conçu pour l'eau de mer. C'était une cuve sans métal, dont les cornières étaient faites de fibrociment moulé.

Après 1960 ce furent les années pendant lesquelles l'aquariophilie d'eau douce, puis d'eau de mer, allaient se développer rapidement au rythme de la société de consommation avec des myriades de gadgets venus d'Allemagne et des États-Unis d'Amérique : des filtres, des bidules et des produits en tous genres, pour ceci ou contre cela... Les bonnes vieilles méthodes étaient passées à la trappe. Le business était devenu roi.

Dans les années 70, la maintenance de coraux commence, le musée Océanographique de Monaco expose une collection de coraux massifs venus d'Eilat en 1972. Les coraux branchus (Acropora, Stylophora, Seriatopora) sont toutefois absents à cette époque car ils supportent mal le voyage. Ces coraux sont conservés dans des aquariums munis de filtres sous sable et très fortement éclairés (lumière du jour et tubes fluorescents HO). Au début les choses ont l'air de bien se passer et les résultats de ces essais font l'objet d'un article dans la Revue Française d'Aquariologie (Jaubert 1976).

Cet article, un peu trop optimiste quant aux perspectives dégagées, montre qu'on a souvent tendance à crier victoire prématurément. En effet, deux ans après l'introduction des premiers poissons, et malgré des changements d'eau fréquents, la montée lente mais inexorable des nitrates ne peut être enrayée et l'aquarium finit par basculer dans l'eutrophisation. Comme chacun le sait aujourd'hui la conséquence de l'eutrophisation, dans un bac très fortement illuminé, c'est la prolifération incontrôlable des algues filamenteuses qui finissent par étouffer les coraux.

En 1981, le professeur Jean Jaubert publie, dans la revue scientifique «Vie Marine », un article décrivant les résultats d'une méthode naturelle de filtration basée sur une augmentation d'épaisseur de sédiments dans l'aquarium. Il transgresse ainsi délibérément une règle d'or de l'aquariophilie, véritable tabou selon lequel, sous peine d'empoisonner l'aquarium, l'épaisseur de sable doit toujours être très faible de façon à éviter la formation d'hydrogène sulfuré, gaz toxique. A l'époque on ne parlait pas d'une couche d'eau confinée sous le sable, les données scientifiques étaient fragmentaires et insuffisamment étayées pour prétendre établir une théorie relative au fonctionnement de ce nouveau système.

Après 7 années d'essais et de mise au point Jaubert publiait en 1988, à l'occasion du deuxième Congrès International dAquariologie organisé par le Commandant Jacques-Yves Cousteau, l'article intitulé « An integrated nitrifying-denitrifying biological system capable of purifying seawater in a closed circuit aquarium ». Il y exposait les principes fondamentaux d'une nouvelle méthode de filtration naturelle qu'on allait plus tard nommer « méthode Jaubert ». Un brevet d'origine française est déposé.

La Réaction Française fût surprenante : pour une raison absurde, le procédé est rejeté en bloc par les grands maîtres français de l'aquariophilie. Certains osent même prétendre que le procédé ne marche pas, d'autres n'hésitèrent pas à parler de fumisterie!

POURQUOI TOUTE CETTE CALOMNIE?

Je dois malheureusement dire qu'on ne sait pas reconnaître la réussite. D'une manière incompréhensible, il est très mal vu en France de faire de l'argent avec une idée géniale et des exemples il en existe beaucoup.
Aux États Unis, cela a été la reconnaissance unanime de tous les spécialistes, les scientifiques du métier. Un «standing ovation» mérité. C'est malheureux à dire mais le procédé Jaubert est très bien connu aux États-Unis depuis de nombreuses années, alors qu'en France on commence à peine à en parler.

En 1993, Thomas Frakes, vice-président d'Aquarium Systems, publie «Red Sea Reef 'Mesocosms' in Monaco» dans SeaScope après avoir prudemment et soigneusement suivi l'évolution de l'aquarium du musée de Monaco pendant 5 ans. Après un deuxième article en 1994, des milliers d'Américains testèrent le système Jaubert.
Julian Sprung, Matthew Stevens et Robert Goeman publièrent de nombreux articles dans la revue américaine FAMA (Freshwater and Marine Aquarium) et il parait rarement un numéro sans qu'un article n'évoque la méthode Jaubert.

Après l'euphorie des premières années qui ont confirmé l'efficacité du procédé et sa facilité d'emploi, est apparue une deuxième réaction plus commerciale. Le récent article de Mike Paletta dans SeaScope affiche clairement la couleur en proposant un produit externe au bac. Aquarium Systems va-t-il bientôt sortir un produit? Car voyez-vous, le procédé Jaubert est très simple de part ses éléments tout en restant complexe de part ses mécanismes. La commercialisation d'un produit n'est pas aisée car le moindre des mortels peut à sa guise copier le produit grâce à du sable et une grille de filtration sous sable. Les commerçants ont-ils peur de ne plus vendre d'écumeurs ou de filtres semi-humides qui représentent pour eux des marges commerciales très importantes?

Personnellement je pense que c'est tout le contraire. La méthode Jaubert c'est l'explosion de l'aquariophilie marine. La réalisation et la maintenance d'un aquarium d'eau de mer devient aussi simple qu'un aquarium d'eau douce et devient accessible à tous les budgets. On pourra faire un bac marin sans trop d'investissements dans 60 litres. Pour des aquariums de gros volume et si les animaux sont en grand nombre, on pourra vouloir mettre un petit écumeur de secours (beaucoup moins puissant qu'avec la méthode de filtration berlinoise). Avant Jaubert, un aquariophile marin montrait à ses amis son installation, fort complexe, permettant d'assurer la survie des poissons et coraux: la taille de l'écumeur (à celui qui aura le plus grand), les sondes pH, les régulations de C02, le filtre semi-humide, l'écumeur: «cela m'a coûté 1 000   rien que pour la filtration » diront même certains.

Après Jaubert, les éléments techniques ne se montrent pas: on a maîtrisé les mécanismes naturels. On observe les équilibres qu'il y a entre les coraux, les poissons, les algues, les amphipodes, etc. On comprend, on explique, on enseigne la nature. On ne s'occupe plus de la filtration: elle marche, elle paraît invisible et pourtant elle est là et elle est d'une efficacité excellente. L'aquariophilie marine n'est plus accessible qu'aux personnes aisées, mais aussi aux jeunes passionnés. La découverte de Jaubert va sans doute créer des vocations et il en faut dans ce domaine car l'Europe et plus particulièrement la France ont une avance importante dans ce domaine et il faut la conserver. Rejeter, dénoncer malhonnêtement ce nouveau procédé c'est faire un mauvais calcul. La simplicité, l'efficacité et la fiabilité de ce nouveau système fera largement augmenter les chiffres d'affaires des magasins d'aquariophilie que se soit en eau douce ou en eau de mer.

Je ne peux terminer cette première partie sans vous expliquer comment reproduire un procédé de filtration naturel chez vous. Ces explications ont d'ailleurs déjà été publiées dans d'autres revues, il ne s'agit donc que d'un rappel.

LA POPULATION

12 poissons: 8 Amphiprions de différentes espèces (dont 4 clarckii) - 2 Pseudochromis - 1 demoiselle du genre Chromis et 1 chirurgien (Zebrazoma flavescens).
6 Alcyons essentiellement des Xenia-Cladiella et Sarcophyton. Colonies de zoanthaires: Parazoanthus gracilis.
21 madrépores dont divers représentants des genres : Pavona - Acropora - Turbinaria - Fungia - Trachyphyllia - Favia - Catalaphyllia.

LE PRINCIPE

Une brève description de l'installation de base suit. L"aquariurn peut être de taille quelconque: de 50 litres à 40.000 M3 par exemple. En premier lieu il y a une grille placée à quelques cm au-dessus du fond. Cette hauteur a peu d'importance, il s'agit en fait de créer une couche d'eau confinée au fond de l'aquarium à traiter. J'utilise personnellement les grilles de filtration sous sable modulaires commercialisées par Hagen. Le maillage de la grille doit évidemment être suffisamment fin pour ne pas laisser passer le sable qui la recouvrira. Une couche de sable, ou de maerl bien sur, d'une épaisseur moyenne de cinq à huit centimètres recouvre la grille. L'objectif est de créer une isolation suffisamment importante entre l'eau à traiter et la couche d'eau confinée. L'eau confinée doit rester dans l'obscurité pour optimiser la dénitrification. Si vous utilisez des grilles Hagen, l'obscurité est assurée par les parois verticales.

Le procédé est suffisamment robuste aux variations d'épaisseurs de sable. On pourra observer sur la photo ci-contre que l'épaisseur de sable n'est pas régulière. Quelques Clarkii en mal de territoire y font quelques tas. L'épaisseur de sable peut être à certains endroits de votre aquarium de 12 cm et à d'autres de 5 cm. En revanche il vaut mieux éviter un «trou» mettant en contact direct l'eau de l'aquarium à traiter et l'eau confinée du fond. Un tel trou n'est pas immédiatement dangereux mais demande d'être rebouché avec du sable. C'est pour cela qu'une seconde grille peut être utilisée au-dessus d'une première couche de sable afin d'éviter à certains poissons, fouisseurs, de déranger régulièrement le substrat isolant. Dans ce cas, pour des raisons évidentes d'esthétique l'on pourra rajouter du sable par dessus cette deuxième grille. Je n'utilise personnellement pas de deuxième grille. Seuls quelques poissons remuent un peu ce sable de surface sans toutefois trop déranger.

Certains préconisent de ne pas installer la grille dans l'aquarium principal mais dans un deuxième aquarium en liaison avec le premier. Cette solution est dangereuse à mon avis car il faudra veiller à régulièrement nourrir ce deuxième bac (vide!) et à bien l'éclairer pour faire vivre le sable dénitrificateur. Cette idée est très certainement à l'origine l'élucubrations commerciales (mais bancales)


L'aquarium de M. Beaujard

On ne pourra utiliser que très peu de roches vivantes pour le décor, les autres éléments pouvant être des roches calcaires classiques sans organismes vivants. Voila de quoi ravir les petits portemonnaie car les pierres vivantes ne sont pas données!

L' éclairage doit être important: les HQI sont fortement recommandées mais on obtient aussi de très bons résultats avec les néons compacts de 90 W. La puissance de l'éclairage doit être la même que tout autre système de filtration d'aquarium récifal.

La surface de sable éclairée a aussi une importance: il s'agit de favoriser au maximum la décomposition organique à la surface du sable et pour cela on conseille habituellement un ombrage max. de 25 %. Ceci dit, tout est matière d'équilibre, si vous avez un éclairage très puissant vous pouvez augmenter la surface ombragée, si au contraire votre puissance d'éclairage est faible diminuez la. Là encore, ne vous inquiétez pas, le système est robuste vis-à-vis du taux d'éclairage moyen du sable.

L' aquarium est rempli avec de l'eau de mer et ensemencé avec du sable vivant (sable contenant des organismes vivants tels des vers et des bactéries), provenant en général d'un autre bac. Bien évidement, tout le sable n'a pas besoin d'être vivant au départ. L'essentiel est d'apporter suffisamment de matières organiques afin de «Polluer» le bac avant la phase habituelle de maturation.
Attention n'utilisez pas des matières organiques à risque qui pourraient contenir des parasites: éviter les moules vivantes par exemple (mais plutôt des moules cuites ... ).

L'eau est brassée par des pompes de circulation d'eau. La puissance hydrodynamique doit être classique pour un aquarium récifal. Attention à un brassage sur-dimensionné par rapport aux dimensions du bac. Non seulement les coraux peuvent en souffrir mais cela peut aussi créer un mouvement non désiré entre la couche d'eau stagnante et l'eau de l'aquarium à traiter.

Personnellement pour un bac d'un volume net de 400 litres (c'est-à-dire le volume net d'eau contenue dans l'aquarium; le volume brut = 600 litres), je brasse à moins de 2000 litres/h.
Une pompe rejette l'eau dans un petit godet gouttière. Celui-ci est rempli d'une petite mousse que je nettoie une fois par semaine. Je pense que ce petit complément est très important car il permet d'améliorer l'oxygénation de l'eau et d'éliminer le film qui se forme à sa surface.

Le processus de maturation s'effectue au travers d'un cycle biologique normal, au cours duquel le taux d'ammoniaque chute en premier, puis le taux de nitrites grimpe avant de retomber à zéro. La maturation se poursuit ensuite jusqu'à ce que le taux de nitrates approche de zéro. Voir courbes ci-dessous. Ce n'est qu'à ce moment que les coraux et autres invertébrés sont introduits, il est donc important de bien suivre ce processus de maturation afin de s'assurer que l'on est bien passé par un pic de nitrites.

Voici quelques courbes de montée d'ammonium, de nitrites et de nitrates enregistrées par G. DUPALU sur un aquarium d'une contenance de 200 litres.

Cela fait maintenant 4 ans que j'utilise ce procédé pour la filtration d'aquariums d'eau de mer (environ une douzaine). L'efficacité de dénitrification est surprenante, les nitrates chutent définitivement et cela en changeant 10 % de l'eau par an. A vous de tester maintenant.

Jean-Philippe Beaujard

NDLR
Rappelant que les réticences des aquariophiles français ont leur justification dans la trop tristement célèbre aventure du « sable Laporte » cautionné par le même professeur.
«Chat échaudé craint l'eau froide». Bien entendu comme nous sommes soucieux de publier toute innovation performante dans le domaine aquariophile, nous encourageons tous les « marins » qui ont comme M. Beaujard expérimenté cette méthode avec succès (et qui n'a plus les mêmes bases que le système Laporte, mais qui lui ressemble) de nous faire part de leurs observations.

DERNIERE MINUTE
Nous vous renvoyons également au dernier SeaScope (n° 20) de Aquarium Systems où Mike Paletta nous fait d'intéressantes remarques sur la Méthode Jaubert... affaire à suivre.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES:

[1] BECK (Pierre). 1950, «Traité Complet de la Vie des Animaux en Aquarium». L'Aquarium. l'Eau. Les Plantes. Ennemis et Maladies des Poissons. Études Biologiques sur les Animaux d'Aquarium. Articulés. Batraciens et Poissons d'Aquariums (495 espèces décrites). Coll. Bibliothèque scientifique». Paris, Payot 1950; in-8 broché. 269 pages.
[2] JAUBERT(Jean). 1976, Revue Française d'Aquariologie.
[3] JAUBERT (Jean). 1981, Vie Marine
[4] JAUBERT (Jean) 1989, «An integrated nitrifying-denitrifying bioIogical system capable of purifying seawater in a closed circuit aquanum», 2e Congrès International d'Aquariologie, Bulletin de l'Institut Océanographique N° Spécial 5:101-106.
[5] JAUBERT (Jean). 1992, Brevet d'Invention «Procédé de Purification Biologique des Eaux Contenant des Matières Organiques et Produits Dérivés Utilisant la Diffusion et l'Action de Micro-Organismes Aérobies et Anaérobies et Dispositif pour la mise en Oeuvre» N° de publication 2 626 869.
[6] MENESSIER (Marc). Août 1993, «Les coraux enfin apprivoisés» Science & Vie n'911
[7] FRAKES (Thomas). 1993, «Red Sea Reef «Mesocosms» in Monaco», SeaScope Volume 10 Fall 1993.
[8] FRAKES (Thomas). 1994, «Monaco Aquarium Revisted», SeaScope Volume 11 Summer 1994.
[9] PALETTA (Michael). 1997, «Le Système Jaubert Revisité», SeaScope Volume 20 Winter 1997.
[10]FOURNIER (Stéphane). 1997, Aquarium Magazine Mai 1997.

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