REPRODUCTION
RÉUSSIE
Par Hermann WASSINK
Introduction
En août 1985 il me fut possible d'acquérir un couple de
Calloplesiops altivelis. Proche de la famille des
Pseudochromidés, dont nous savons qu'ils produisent des
oeufs et des larves relativement grandes, cela augmente
d'autant les chances d'une reproduction réussie.
Depuis 1984 la société Miniriff bv. de Foxhol appuie mes
tentatives de reproduction. Ainsi une nouvelle salle d'élevage
a pu être installée. En outre je bénéficie de l'aide et
des conseils des biologistes R. BRONS et, depuis quelques
années du Dr. J. BLOCK, actuel dirigeant de la société Miniriff. |

Une
parade nuptiale a sans doute eu lieu récemment car
l'on peut remarquer la caudale légèrement
déchiquetée.
(photo: Jeangele, le jardinier) |
Parmi les nombreuses conditions de reproduction testées au fil
des ans il m'est possible d'isoler celles qui ont finalement
menées au succès. Il s'agit très probablement d'une chaîne de
facteurs comportant des maillons plus faibles. L'élimination
progressive des points faibles augmente les chances de réussite.
Il convient donc d'être d'une prudence extrême lors d'un succès
lié à un facteur unique. La signification des différentes variantes
utilisées sera synthétisée par le Dr. J. Block.
L'installation technique
Le couple de C. altivelis est hébergé dans une partie
de l'installation ayant donné totale satisfaction lors de l'élevage
des Amphiprions. Composée de deux séries de bacs en superposition,
la partie supérieure d'un volume de 130 litres par unité, est
réservée au couple parental. La rangée inférieure accueille
les bacs d'élevage proprement dit où grandissent les larves.
Un filtre biologique prend place sous les bacs d'élevage. L'ensemble
est complété par un filtre de dénitrification associé à un écumeur.
Dans le bac de filtration une pompe immergée d'un débit de 2200
litres par heure refoule l'eau dans le bac supérieur, essentiellement
ceux situés à droite et à gauche. Par l'intermédiaire d'un trop
plein l'eau passe dans les deux bacs situés au centre, d'où
elle transite par un filtre associé à un écumeur avant de rejoindre
le bac de filtration ; les bacs plus petits sont indépendants
puisque chacun est pourvu d'une arrivée ainsi que d'un rejet.
Un trop plein permet le retour au filtre. Les bacs d'élevage
comportant des larves sont déconnectés du système, puis approvisionnés
en eau neuve par le goutte à goutte ou équipés d'un filtre individuel.
L'ensemble du système totalise 1100 litres. Le renouvellement
d'eau hebdomadaire est de 15 litres. L'eau de mer neuve est
préparée à partir d'eau du robinet déminéralisée, mélangée à
du sel marin synthétique, stabilisée avec de l' «Aqua Safe»
enfin écumée. Depuis quelque temps l'utilisation de l'eau de
pluie évite l'emploi d'un déminéralisateur. Des tuyaux en acier
inoxydables constituent le support des aquariums. Reliés au
circuit de chauffage central, un thermostat maintient la température
en permance à 26° Celsius. L'ensemble des aquariums est placé
sous une verrière ce qui assure une luminosité naturelle. Cet
éclairage suffit en été, néanmoins un éclairage de secours composé
de tubes fluorescents s'enclenche automatiquement dès que la
luminosité naturelle passe sous le seuil de 15 000 Lux. Une
batterie d'élevage de nourriture permet de reproduire en permanence
des algues unicellulaires, des rotifères (Brachionus),
ainsi que des nauplies d'artémias.
Le couple parental
Trois mois après son arrivée le couple de Calloplesiops
commence à déposer des oeufs. J'acquis la certitude de posséder
un couple car les poissons ne présentaient aucune différence
de couleur, de taille ou de forme rendant dès lors impossible
la différenciation sexuelle. La décoration est composée de «pierres
vivantes» offrant de nombreuses cachettes.
Après le délai d'acclimatation le couple de Callioplesiops
perd sa timidité ; il ne tarde pas à pouvoir être nourri à la
main. Le nourrissage a lieu tous les jours à la même heure:
Le menu se compose de mysis surgelé, de cœur de bœuf et de poisson.
Seule l'absence de l'un des poissons lors du nourrissage me
permet de conclure à une ponte: elle se déroule à l'abri de
toute observation possible. Durant l'accouplement le comportement
doit être très rude au vu des nageoires très abîmées de celui
des poissons qui réapparaissait après la ponte. La ponte a lieu
dans l'une des grottes formée par l'assemblage des «pierres
vivantes»; elle est constamment surveillée par l'un des parents.
Il n'a pas été possible de savoir s'il s'agissait du mâle ou
de la femelle qui assurait la garde. Certains détails particuliers
permettent de dire qu'il s'agissait toujours du même poisson
qui s'occupait des soins prodigués à la ponte ; ce poisson se
tient parfois à l'entrée de la grotte, tout en protégeant les
oeufs à l'aide de sa nageoire caudale ouverte en éventail. Le
nid se trouve placé sous surveillance aussi longtemps que les
embryons se développent à l'intérieur des oeufs. En principe
le poisson qui surveille ne prend aucune nourriture durant cette
période. Il éloigne son partenaire d'une manière véhémente.
L'éclosion des larves a lieu la nuit. Le lendemain le parent
surveillant, affamé, réapparaît au moment du nourrissage.
La
méthode d'élevage
Les jeunes larves de C. altivelis sont très sujettes
au stress et doivent de ce fait être manipulées avec d'extrêmes
précautions. Afin de pouvoir capturer et transférer une
centaine de larves nageant en eau libre une espèce de
nasse a été conçue ; elle a été montée dans le trop plein
de l'aquarium. Les larves dérivent de la partie 4 vers
la partie 3 de la série d'aquariums située sur la rangée
supérieure pour aboutir dans une construction formée de
verre et de gaze de taille planctonique. |
groupe
de jeunes poissons
(photo:
Jeangele, le jardinier)
|
L'excès d'eau passe au travers de la gaze, les larves se rassemblant
dans le récipient en verre, détachable, d'une contenance d'un
demi litre d'eau. Lorsqu'une bonne partie des larves s'y trouve
réunie le récipient est transféré dans l'eau du bac d'élevage,
tout en le gardant plein (ceci afin d'éviter le contact des
larves avec l'air ambiant au moment du transfert).
Les bacs d'élevage contiennent 33 litres. La partie inférieure
se termine en pointe, ce qui facilite la propreté du bac, car
la saleté s'y amassant il est aisé de la retirer sans troubler
la quiétude des larves. Le sol est composé d'un peu de sable
de corail prélevé dans un bac bien équilibré ; les micro-organismes
s'y trouvant contribuent également à maintenir la propreté du
bac. Au début le courant du bac d'élevage est quasiment nul.
Durant les premiers jours l'aération s'effectue au moyen de
grosses bulles d'air émises à cinq centimètres sous la surface
de l'eau. Après la première semaine de l'eau neuve est rajoutée
par l'intermédiaire d'un fin tuyau à raison de 50 ml/mn au début
pour atteindre 500 ml/mn par la suite. Nous savons que les larves
sont très sensibles à un éclairage puissant mais avant tout
à des mouvements brusques survenant à l'extérieur de l'aquarium.
Afin de pallier ces inconvénients la vitre avant est recouverte
d'un film plastique noir. Peu avant le transfert des larves
dans le bac d'élevage il convient d'ajouter un demi litre de
culture d'algues. Il est probable que ces algues n'aient point
de signification sur un plan nutritionnel pour les larves mais
elles contribuent à recréer un milieu plus approprié. De plus
elles constituent de la nourriture pour les rotifères qui restent
ainsi vivants dans le bac d'élevage. Au bout de trois jours
le complément est effectué à l'aide de nourriture en paillettes
(Sera, taille 300 microns). Au septième jour les Brachionus
sont associées à des nauplies d'artémias fraîchement écloses.
D'infimes particules de mysis congelé et de cœur de bœuf complètent
le menu dès le quatorzième jour.
Résultats
La ponte de C. altivelis ressemble à un amas d'œufs,
plus ou moins rond, d'un diamètre de 2,5 cm, accroché par leurs
soins à la paroi d'une grotte. Les oeufs mesurent en moyenne
un millimètre et sont munis d'un fil adhésif qui permet de consolider
l'ensemble de la ponte et de l'accrocher solidement au substrat.
Une ponte se compose de cinq cents oeufs minimum, leur développement
mettant six jours à 26°C. Un repos de dix jours est souvent
respecté entre deux pontes mais ce délai est susceptible de
s'allonger. Les larves éclosent à la nuit tombée. D'une taille
de trois mm de long elles sont forte- ment pigmentées, possèdent
des yeux très développés et une grande bouche. Leur nage est
saccadée. Aucune trace de sac vitellin n'est visible, les larves
se nourrissant rapidement après l'éclosion. Les larves de C.
altivelis sont des nageuses hors pair se déplaçant à travers
tout le bac. Ainsi la densité de nourriture peut elle être réduite
écartant le danger d'une pollution de l'eau. Un courant d'eau
faible est apprécié des jeunes. Durant la première quinzaine
leur taille double tandis que leur corpulence augmente. Vers
le 14èrne jour, le plus souvent le 16èrne des modifications
spectaculaires ont lieu tant au niveau du patron qu'à celui
du comportement. Les larves totalement noires présentent sur
leurs flancs une tache devenant de plus en plus claire. Elle
s'étend jusqu'à ce que les flancs soient complètement blancs
formant un contraste total avec la tête, la caudale et les nageoires
de couleur noire.
gros
plan sur un juvénile
(photos: Jeangele, le jardinier
|
Plus
marquante est la modification du comportement allant de
pair avec le changement de patron. Les larves qui nageaient
librement à travers le bac s' amassent à partir du 16ème
jour dans un coin du bac, un signe évident qu'ils cherchent
à se cacher. Le lendemain de ce comportement bizarre deux
tubes de PVC, sciés dans la longueur sont immergés dans
le bac d'élevage: une quart d'heure plus tard tous les
C. altivelis se sont réfugiés en dessous tandis
que leur nage désordonnée a totalement disparue. |
Il
est possible d'en tirer la conclusion suivante: la modification
du patron colorimétrique correspond au passage du stade de la
nage libre des larves au stade de mode de vie des adultes à
savoir leur liaison à un endroit fixe.
Après ce développement remarquable leur comportement ressemble
de plus en plus à celui des adultes: le jour ils se réfugient
dans les tubes de PVC le soir ils partent à la chasse à la nourriture.
Il en est de même pour leur comportement natatoire. La coloration
adulte est régie selon un processus au déroulement très lent.
La forme si typique de la caudale et des nageoires est atteinte
vers l'âge de cinq mois. D'autre part la tache si caractéristique
de l'œil s'est formée. Dès ce moment la blancheur des flancs
se ternit de plus en plus, car à la limite entre le noir et
le blanc s'intègre du pigment noir. C'est à l'âge de sept mois
que le premier C. altivelis arbore son patron d'adulte.
Sa taille atteint alors trois centimètres.
Lors de cette reproduction le courant dans le bac a été lentement
augmenté. A six mois il a été possible de transférer les jeunes
dans un bac d'élevage rempli de pierres vivantes. A huit mois
ils atteignent quatre centimètres. Vers le soir ils partent
en chasse de nourriture en formant un groupe épars. Jusqu'à
présent il n'a pas été possible de remarquer un comportement
agressif intra spécifique. Seuls 5 àl0 % des jeunes de cette
ponte ont survécu ; il convient cependant de relever que la
mortalité la plus importante a eu lieu durant les trois premiers
jours.
Bien que la méthode puisse être sans conteste améliorée et que
le nombre de poissons élevés soit faible, les premiers résultats
sont plus que satisfaisants. Quoiqu'il en soit j'espère avoir
montré qu'il est possible d'élever différentes sortes de poissons
coralliens. Les essais avec C. altivelis doivent être
poursuivis et je suis confiant quant à la réussite de l'élevage
d'autres espèces marines.
Adaptation
JJ. ECKERT
Synthèse relative à l'élévage
de Calloplesiops altivelis
par Dr. J. Block
Il
n'est pas simple après tant d'échecs d'isoler de manière scientifique
la cause de la réussite de cette reproduction. Le travail d'un
amateur aussi pointilleux soit-il se différencie considérablement
de la rigueur des recherches scientifiques. Un essai scientifique
demande à ce que l'on répartisse les oeufs d'une ponte en au
moins vingt groupes que l'on laisse éclore sous, si possible,
les mêmes conditions.
Une modification est applicable aux dix premiers groupes, tandis
que les autres dix groupes servent de témoin. A l'aide de cette
méthode il est possible d'exploiter les résultats en les chiffrant
et d'exclure le hasard grace aux statistiques. Mais cela est
quasi impossible à réaliser par un amateur.
Il est cependant possible de citer quelques facteurs d'importance
grâce aux nombreux essais ainsi qu'aux observations exactes
effectuées par Mr. Wassink. Il convient de faire la distinction
entre les facteurs ayant rapport avec la qualité de l'eau, ceux
ayant trait à la nourriture, et ceux relatifs soit au comportement
des animaux soit aux diverses interventions de l'aquariophile.
Les paramètres les plus importants concernent la qualité de
l'eau. Ce sont: le pH, la teneur en oxygène ainsi qu'en gaz
carbonique, l'ammonium, les nitrites, les nitrates et les sulfures.
Quant à l'eau de la nouvelle installation d'élevage elle semble
idéale. Cette même eau étant également utilisée pour brasser
un petit bac contenant des larves divers problèmes se font jour.
Afin de pouvoir maintenir une certaine densité de nourriture
un faible courant de transition es nécessaire. La valeur nutritive
des animaux servant de nourriture ne serait pas très importante
s'il ne leur était pas possible de se nourrir en permanence
avec des algues. On assiste alors durant la nuit à une augmentation
de la teneur en gaz carbonique ainsi que de l'ammonium, des
nitrites ou à une diminution de la teneur en oxygène. L'aération
est rapidement mortelle pour les larves qui y sont très sensibles.
Avec beaucoup de patience et une bonne observation Mr. Wassink
a développé une méthode de brassage et d'aération suffisante.
Cette technique donne jusqu'à présent les meilleurs résultats.
Différentes sortes de sel marin on été testées. L'eau de mer
naturelle n'apporte aucune amélioration, tandis que différentes
marques de sel marin ne menaient qu'à des dégradations. Probablement
la modification entraînée lors de l'élaboration de l'eau de
mer neuve devait-elle être conséquente. Des améliorations sensibles
ont été obtenues en utilisant de l'eau de pluie comme base.
Comme l'eau de mer naturelle n'apportait pas d'amélioration
au niveau des résultats d'élevage on est en droit de se demander
quels sont les facteurs relatifs à la qualité de l'eau qui faisaient
encore défaut. Il peut s'agir d'oligo-éléments présents dans
l'eau de mer naturelle à l'état de traces mais qui sont dramatiquement
réduits en milieu clos à cause de la puissante filtration. Il
s'agit de l'iode, du manganèse, du fer, du sélénium et du molybdène.
Ces éléments sont accumulés par les algues puis par la suite
éliminés par l'écumeur. Il est à noter que l'ajout d'une solution
d'oligo-éléments a contribué à une amélioration des résultats
de l'élevage.
Les facteurs liés à la qualité de l'alimentation sont certainement
moins importants. L'élevage d'algues unicellulaires a permis
le test de différents sels nutritifs. Une recette a été développée
permettant une meilleure production d'algues. Suite à différentes
observations un doute quant à la qualité des artémias utilisés
comme nourriture subsiste car les plus grandes pertes ont été
enregistrées lorsque les alevins consommaient plus d'artémias
que de Brachionus. Les larves présentaient des ventres
ballonnés, et, la mort survenait souvent d'une manière brutale
; de plus il existe des indices histologiques permettant de
penser à un trouble métabolique lié aux lipides. Une analyse
chimique a prouvé que les artémias contenaient des substances
toxiques: la teneur en carbones chlorés était supérieure à la
limite admise pour l'être humain. L'utilisation d'une autre
souche d'artémias à teneur moins élevée en ces substances semble
devoir amener des améliorations notoires.
Un autre aspect concernant la qualité de la nourriture est relatif
à l'ajout de vitamines. Il crée d'importantes difficultés pratiques
dues aux nombreuses impuretés des préparations vitaminées lesquelles
ont une action sur l'eau. Ainsi il convient d'utiliser de la
nourriture en paillettes finement pulvérisée dans laquelle il
y a des vitamines A, D, et E en proportions suffisantes.
En troisième lieu il faut reconnaître que le travail réalisé
par Mr. Wassink dépasse nettement le niveau de nombreuses expériences
scientifiques. L'observation minutieuse du comportement du couple
parental a été d'une importance capitale. Il a permis de déterminer
le moment de l'éclosion des embryons à un quart d'heure prés.
La récupération des larves très sensibles au stress est quasi
automatique grâce à un système ingénieux minimisant le risque
de blessure des larves. Elles restent sensibles au stress bien
au delà de leur période de sensibilité à la lumière.
La nécessité de la possibilité de cachettes pour les jeunes
C. altivelis semble évidente mais est de fait très importante.
Il en est de même pour le fait de savoir que les jeunes ne mangent
qu'à une heure précise car cela nous oblige à les nourrir à
la période la plus adéquate de la journée.
De tels succès nous confortent à poursuivre ces recherches.
De nombreux mystères restent à résoudre: une analyse exacte
des besoins en vitamines ainsi qu'en oligo-éléments est nécessaire
en tenant compte des effets dus à l'interaction de l'écumeur,
lui même indispensable.
Au cas où des lecteurs soient inspirés par ces résultats et
souhaitent eux mêmes entreprendre de tels essais, la société
Miniriff est prête à les soutenir avec ses conseils et ses actions.
Complément
à l'article de H. Wassink,
adaptée par J-J. Eckert
Extrait des Nouvelles brèves
"spécial congrès". Les textes et photos
restent la propriété des auteurs.
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